Publication des deux premières pages sur quatre


Version texte :
Préface
« Vers la fin de la guerre, la publication de ce magnifique roman au style éblouissant fut une telle bouffée doxygène que, mon épouse et moi-même, lavions mis en bonne place dans notre salon et, chaque fois que nous passions auprès de lui, nous le caressions. »
Par cette phrase, que Jean Delannoy ma dite, ce couple desthètes rendait le plus bel hommage jamais fait à un livre, qui était effleuré au passage comme on tremperait le bout de ses doigts dans un bénitier, avant que de purifier son âme.
Ainsi, Les Amitiés particulières, ressenties comme un bol dair pur, pansèrent déjà quelques plaies, dans les ténèbres de lannée 1944.
Les premières impressions du célèbre cinéaste demeurèrent tellement fortes que, vingt ans plus tard, il tira de ce chef-duvre un excellent film avec des acteurs de tout premier plan. Ladmirable Louis Seigner, doyen de la Comédie-Française, y campe un Père Lauzon tout en finesse. Michel Bouquet y fait ses débuts au cinéma dans le rôle du Père de Trennes. Il na cessé depuis daffirmer son immense talent. Quant au marmouset Didier Haudepin, il y fourbissait ses armes de belle façon.
Ce roman, dont je ne tiens pas à dévoiler le sujet mais tout simplement à éclairer la trame, se déroule dans le milieu confiné dun collège religieux isolé en pleine montagne du Languedoc. Latmosphère de vase clos est renforcée par le fait que cet établissement ne reçoit pas dexternes. Cest dans cet univers trouble que vont résonner des passions juvéniles exacerbées, à lâge de léveil des sens et de la confusion des sentiments.
Tout cela, sous le regard dobservateurs, de maîtres de qualité, de prédicateurs et dun directeur de conscience parfois ambigu.
Le lieu nest pas autrement précisé, de même que lépoque, ce qui a pour effet den accentuer le côté intemporel. Somme toute, lauteur aurait pressenti que son roman était appelé à traverser les âges et quAndré Gide déclarerait en juillet 1945 : « Je ne sais pas si vous aurez le prix Goncourt, mais je puis vous dire que, dans cent ans, on lira Les Amitiés particulières. » Comme Dorian Gray, les visages hors du temps des jeunes protagonistes ne prendraient jamais aucune ride.
« Tant quil y aura des garçons sur la terre, tant quexistera la beauté
» Ces mots de garçons et de beauté ne sont pas juxtaposés dans le texte par pur hasard. Lhelléniste qui, à lâge de onze ans, écrivait en grec ancien à ses parents et auquel le roi Paul Ier de Grèce lança un jour, devant le Corps diplomatique au grand complet : « Tout le monde me dit que vous connaissez mon pays mieux que moi ! » devait se souvenir que dès la fin de lépoque archaïque les sculpteurs grecs façonnaient neuf statues de Kouros, dans la gloire de leur insolente perfection physique et aux visages toujours souriants, pour une seule statue de Koré, aux traits placides.
« Tant quil y aura
tant quexistera
» Cette succession dadverbes inscrit luvre dans la durée, elle lui donne une portée générale qui dépasse le cadre du roman. Dès lors, chaque élève des bons pères y a reconnu son collège et en a été bouleversé au point que, jusquà la fin de sa vie, lauteur recevra de ses lecteurs des lettres souvent baignées de larmes lui prouvant que lémotion ressentie en 1944, un demi-siècle plus tard, était demeurée intacte. Daucuns lui écrivirent même que la découverte de cette uvre leur avait fait abandonner des velléités de suicide.