Préface de Les Amitiés particulières de Alexandre de Villiers

Publication des deux premières pages sur quatre

Version texte :

Préface
« Vers la fin de la guerre, la publication de ce magnifique roman au style éblouissant fut une telle bouffée d’oxygène que, mon épouse et moi-même, l’avions mis en bonne place dans notre salon et, chaque fois que nous passions auprès de lui, nous le caressions. »
Par cette phrase, que Jean Delannoy m’a dite, ce couple d’esthètes rendait le plus bel hommage jamais fait à un livre, qui était effleuré au passage comme on tremperait le bout de ses doigts dans un bénitier, avant que de purifier son âme.
Ainsi, Les Amitiés particulières, ressenties comme un bol d’air pur, pansèrent déjà quelques plaies, dans les ténèbres de l’année 1944.
Les premières impressions du célèbre cinéaste demeurèrent tellement fortes que, vingt ans plus tard, il tira de ce chef-d’œuvre un excellent film avec des acteurs de tout premier plan. L’admirable Louis Seigner, doyen de la Comédie-Française, y campe un Père Lauzon tout en finesse. Michel Bouquet y fait ses débuts au cinéma dans le rôle du Père de Trennes. Il n’a cessé depuis d’affirmer son immense talent. Quant au marmouset Didier Haudepin, il y fourbissait ses armes de belle façon.
Ce roman, dont je ne tiens pas à dévoiler le sujet mais tout simplement à éclairer la trame, se déroule dans le milieu confiné d’un collège religieux isolé en pleine montagne du Languedoc. L’atmosphère de vase clos est renforcée par le fait que cet établissement ne reçoit pas d’externes. C’est dans cet univers trouble que vont résonner des passions juvéniles exacerbées, à l’âge de l’éveil des sens et de la confusion des sentiments.
Tout cela, sous le regard d’observateurs, de maîtres de qualité, de prédicateurs et d’un directeur de conscience parfois ambigu.
Le lieu n’est pas autrement précisé, de même que l’époque, ce qui a pour effet d’en accentuer le côté intemporel. Somme toute, l’auteur aurait pressenti que son roman était appelé à traverser les âges et qu’André Gide déclarerait en juillet 1945 : « Je ne sais pas si vous aurez le prix Goncourt, mais je puis vous dire que, dans cent ans, on lira Les Amitiés particulières. » Comme Dorian Gray, les visages hors du temps des jeunes protagonistes ne prendraient jamais aucune ride.
« Tant qu’il y aura des garçons sur la terre, tant qu’existera la beauté… » Ces mots de garçons et de beauté ne sont pas juxtaposés dans le texte par pur hasard. L’helléniste qui, à l’âge de onze ans, écrivait en grec ancien à ses parents et auquel le roi Paul Ier de Grèce lança un jour, devant le Corps diplomatique au grand complet : « Tout le monde me dit que vous connaissez mon pays mieux que moi ! » devait se souvenir que dès la fin de l’époque archaïque les sculpteurs grecs façonnaient neuf statues de Kouros, dans la gloire de leur insolente perfection physique et aux visages toujours souriants, pour une seule statue de Koré, aux traits placides.
« Tant qu’il y aura… tant qu’existera… » Cette succession d’adverbes inscrit l’œuvre dans la durée, elle lui donne une portée générale qui dépasse le cadre du roman. Dès lors, chaque élève des bons pères y a reconnu son collège et en a été bouleversé au point que, jusqu’à la fin de sa vie, l’auteur recevra de ses lecteurs des lettres souvent baignées de larmes lui prouvant que l’émotion ressentie en 1944, un demi-siècle plus tard, était demeurée intacte. D’aucuns lui écrivirent même que la découverte de cette œuvre leur avait fait abandonner des velléités de suicide.