Postface de Les Amitiés particulières d'Alexandre de Villiers

Publication des deux premières pages sur neuf

Version texte :

Postface
« Quand on n’aime pas trop, on n’aime pas assez. »
C’est dire si Bussy-Rabutin aurait fait montre d’indulgence envers le héros de ce roman, Alexandre, pour le désastre de sa jeune vie.
Au vrai, ce premier ouvrage de Roger Peyrefitte aurait dû recevoir le prix Goncourt. Mais son sujet est considéré comme étant sulfureux. Ainsi, plusieurs membres de cette Académie déclarent ne pas avoir voté pour lui « pour des raisons étrangères à la littérature ».
Les esprits sont encore, et pour longtemps, étriqués. Les Goncourt décernent donc, en 1945, ce que j’appelle un prix de Vertu.
Cela fait dire à Peyrefitte dans son « Remerciement aux Renaudot » improvisé : « Je n’ai pas obtenu leur couronne, il m’était réservé de recevoir la vôtre, messieurs du Renaudot, et d’ajouter ainsi, à un succès moral devant eux, un succès affectif devant vous. »
C’est le lâchage de Colette au deuxième tour de scrutin qui emporta la décision. Après avoir voté pour Peyrefitte en premier lieu, l’auteur de Chéri se tourna au second tour vers Elsa Triolet, épouse d’Aragon, chantre du parti communiste.
Par des temps troubles, Colette assurait là peut-être ses arrières. Il y avait sûrement dans ce choix curieux une petite solidarité de femme — et Dieu sait que Colette ne les méprisait point…
L’amusant de la chose, c’est que tout un chacun a oublié le titre du Goncourt de cette année-là, mis à part Jean Dutourd, qui est le seul à me l’avoir cité : Le Premier accroc coûte deux cents francs… Il faut dire que Jean et Camille Dutourd ont été très liés avec le couple Aragon. Dans Les voyageurs du Tupolev (2003), Jean Dutourd y raconte que, dans le cadre de la préface d’une anthologie de poèmes d’Aragon, il n’avait pas écrit une seule fois le nom de Triolet, alors que cette dernière attendait de lui qu’il s’attardât sur le « lyrisme de Louis — par ce mot de lyrisme elle entendait les poèmes qui lui sont consacrés. » Et Dutourd d’ajouter : « Je ne parviens pas à écrire ce que je ne pense pas. Ma plume quasiment s’y refuse ». Ce manque de louange chez Dutourd marquait les bornes du mérite d’Elsa, dont l’orgueil blessé fut la seule cause de la brouille entre lui et Aragon, que Peyrefitte appelait le communiste mondain.
Je pense que ce Goncourt 1945, ce « Triolet », fut, sans jeux de mots, une fausse note et un malheureux « Goncourt de circonstance », puisque son livre évoquait la guerre.
Eu égard à Colette, Peyrefitte conservera toujours un léger ressentiment pour cette trahison ; et il trouvera désormais plus pénible encore « son accent bourguignon qui lui collait aux fesses ».
Son livre, En pays connu, lui est dédicacé par ces mots : « Cher Roger Peyrefitte, ai-je tant tardé à vous envoyer ce volume ? Je n’en reviens pas ! Colette. »
Elle aurait pu tarder davantage et elle en serait encore moins revenue si elle avait su qu’il avait découpé de ce volume — comme des précédents qu’elle lui avait mandés — seulement les deux premières pages.
Cet « accroc » fut une déchirure pour Peyrefitte, si j’en juge par l’épithète qu’en ma présence il décocha à la grande Colette : « la pédante des fleurs… ».
En ouvrant En pays connu, pour y retrouver l’envoi que je viens de citer, je tombe au hasard sur la dernière phrase