Épilogue de Les Amitiés particulières de Alexandre de Villiers

Publication des deux premières pages sur trois.

Version texte :

Épilogue
Je souhaite que ce livre se referme sur une page apaisante loin de toutes les fausses querelles en apprenant aux admirateurs de Roger Peyrefitte un détail touchant de la fin de sa vie.
À Taormina, une vêprée, comme nous étions sous les orangers en fleurs de l’hôtel San Domenico, l’auteur a exprimé un vœu que j’ai dû exaucer dès après sa mort.
Je n’en ai jamais parlé à ce jour, car j’étais gêné de n’avoir aucune preuve de ce secret désir. Par extraordinaire, récemment, je découvre le texte d’une missive que Peyrefitte a envoyée, le 17 novembre 1953, au directeur du Giornale d’Italia.
Dans le corps de ce pli, oh ! surprise, j’ai eu l’heur d’y trouver deux phrases qui reflètent mot pour mot son souhait posthume.
« ‘‘ Henri Beyle Milanais ’’. Je rêve souvent de cette épitaphe. Je voudrais — le plus tard possible — la faire mienne, sinon par la même gloire, au moins par le nom d’une de ces villes d’Italie ou de Sicile que j’ai eu la joie de chanter »1.
Nous étions donc au 12 mars 1992. Le soleil n’en finissait pas de se coucher et nous ne nous lassions pas de contempler les jardins suspendus du plus beau palace de l’Italie qui, du haut de son promontoire, semble braver la Méditerrannée et narguer le temps.
Était-ce la fragrance enivrante des milliers de fleurs de l’éden qui nous entourait ou l’atmosphère si sereine de cet ancien couvent, qui fit s’épancher Peyrefitte :
« Je souhaite ardemment que soit gravé sur ma tombe, ce mot unique : ‘‘ Taorminese. ’’ »
À peine eut-il achevé sa phrase qu’une colombe — oiseau de Vénus2 — vint se poser tout près de lui sur une colonnette de marbre… C’était à ne pas croire.
Je fis un effort pour contenir mon émotion car, jamais auparavant, je ne l’avais entendu évoquer son caveau de famille. Que d’émoi en un seul jour, puisque le matin même, il fut fait citoyen d’honneur de cette ville enchanteresse, et qu’à midi, après la cérémonie au Municipio, comme nous arrivions au San Domenico avec le maire de Taormina, pour y célébrer cet événement, un cri tragique retentit : Lima è stato assassinato ! — le maire de Palerme venait tout juste d’être assassiné.
Stendhal, en se proclamant « Milanais » pour l’éternité, a choisi l’Italie riche, secrète et orgueilleuse des Lombards, terre sur laquelle il a tant aimé.
La région de Naples et la Sicile semblent être pour Peyrefitte la partie de choix. À l’Italie prospère et altière, il a préféré le Mezzogiorno déshérité. À l’Italie glorieuse, il a préféré la pouilleuse — celle des Pouilles.
Quant à la Sicile, pour lui, c’était le passé magnifique, si exaltant et les séductions de la Grèce, qui s’ajoutent à celles de l’Italie : les délices de Capoue.

1 Qui giace Arrigo Beyle Milanese : scrisse, amo, visse…
Épitaphe de Stendhal gravée en 1843 avec une malencontreuse inversion.
Il aurait souhaité : Il vécut, il écrivit, il aima.
2 « Colombe : oiseau consacré à Vénus qui avait à Cythère un temple célèbre. On disait aussi : oiseau de Cythère.