Discours improvisé De Roger Peyrefitte lors de la remise du prix Renaudot
pour Les Amitiés particulières le 13 juillet 1945

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Version texte :

Remerciement de monsieur Roger Peyrefitte
à messieurs les membres du jury du prix
Théophraste Renaudot


Messieurs,

Bien que je sois peu porté à l’éloquence et que notre réunion n’ait rien d’officiel, je m’en voudrais si, à titre amical, je n’osais prendre la parole pour vous exprimer ma gratitude. Alors que j’écrivais et récrivais mon livre, le cher Jean Vigneau venait me relancer de temps en temps dans mon vieil appartement toulousain et me disait : « En ce moment, vous ne bataillez qu’avec vous-même. Mais, un jour, il y aura une bataille plus sérieuse : celles des Amitiés particulières. » Messieurs, cette bataille, grâce à vous, nous l’avons gagnée.
Nous savons, certes, qu’elle n’est pas finie : elle ne fait que de commencer. Mais vos suffrages d’hier m’ont acquis d’avance la victoire de demain, vos suffrages auxquel l’illustre présence de M. Lucien Descaves apporte un éclat de plus. Elle nous rappelle, en effet, que, dans cette même maison, sa voix et son autorité soutinrent ma candidature à ce prix que le vôtre rivalise — sa voix et son autorité jointes à celles d’André Billy, et, du moins au premier tour, à celles de Colette. Si, pour des raisons que les autres membres de l’Académie Goncourt ont déclaré eux-mêmes étrangères à la littérature, je n’ai pas obtenu leur couronne, il m’était réservé d’obtenir la vôtre, messieurs du Renaudot, et d’ajouter ainsi, à un succès moral devant eux, un succès effectif devant vous.
Prix Théophraste Renaudot : ce titre me sera cher entre tous, à cause de Théophraste et à cause de Renaudot. Théophraste me ramène vers la Grèce, où mon ancienne carrière m’a fait vivre des années heureuses, qui ne seront pas perdues pour la littérature. Théophraste me rapproche aussi de mon propre livre. Il me semble être revenu au temps de mes héros et remporter une dernière fois le prix de grec. Un critique ne m’a-t-il pas dit, sans avoir d’ailleurs l’intention de me faire un compliment, que j’étais plutôt du siècle de Périclès que de celui-ci ? Il me vouait ainsi d’avance au prix Théophraste — Théophraste n’est qu’à un siècle de Périclès. Théophraste fut le successeur d’Aristote au Lycée : voilà qui ne va pas mal à un roman de collège. Il avait, nous dit-on, deux mille disciples : c’est le nombre d’exemplaires de notre édition originale1. Théophraste s’élevait, nous rapporte un historien, « contre les prétentions audacieuses de l’oligarchie, contre les fureurs des démagogues, contre les délations, contre les préjugés » : messieurs, il vous a laissé ce beau rôle. Enfin, à l’âge de 99 ans — il en a vécu 107, traçant la voie au glorieux président des Goncourt —, il a composé Les Caractères. L’événement qui nous réunit aujourd’hui nous a permis d’enrichir, pour notre compte personnel, notre galerie de caractères, mais si cela ne vaut pas la peine d’en écrire, il nous sera permis quelquefois d’en parler. Et puisque le nom de Théophraste évoque celui de La Bruyère, n’oublions pas que le livre de ce dernier passa, de son temps, pour « un outrage aux bonnes mœurs » — ce reproche lui fut adressé, comme on sait, par Le Mercure galant.
Mais, quelque prestige qu’ait à mes yeux ce nom de Théophraste (le parleur divin, le parleur de Dieu), le nom de Renaudot y ajoute désormais un charme incomparable. Il m’est doux de songer que c’est trois cent soixante années après la naissance du premier gazetier de France que Les Amitiés particulières ont eu le prix Théophraste Renaudot. Il m’est doux de songer que Théophraste Renaudot fut reçu docteur en médecine à la Faculté de Montpellier, cette ville de « M… » que désigne mon ouvrage, dans sa topographie « particulière ». Il m’est doux de songer enfin qu’il fut condamné, il y a exactement trois cents ans — en 1644 — comme vous avez été condamnés, dans votre suffrage, par des hommes soucieux de l’ordre public et de la vertu des nations étrangères. Théophraste Renaudot, nous dit la chronique, fut condamné par la Faculté de Paris pour exercice illégal de la médecine, en tant que docteur de la Faculté de Montpellier et sans doute aussi parce qu’il avait été médecin de Louis XIII et qu’on était, depuis un an, sous le règne de Louis XIV. La question était de savoir si l’on peut exercer urbi et orbi, c’est-à-dire uniquement dans la ville du diplôme ou dans toute autre. On vous accuse de nous avoir consacré urbi et orbi, comme si vous aviez entrepris sur les bénédictions du Saint-Père : ce qui est reconnu valable urbi, pourrait-il ne pas l’être orbi ? Laissons croire le contraire à des hérétiques ou aux juges du XVIIe siècle.

Messieurs,
Je ne salue en vous ni des juges ni des hérétiques, mais des amis. C’est à votre amitié que je dois le plus précieux encouragement de ma nouvelle carrière ; c’est elle qui m’aidera à rester le fidèle serviteur des Muses.

Le vendredi 13 juillet MCMVL

1 En temps de guerre, la censure limitait le tirage de l’édition originale à 1 999 exemplaires. Par la suite, ce roman sera traduit en 25 langues et tiré à plusieurs millions d’exemplaires.