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Version texte :
Remerciement de monsieur Roger Peyrefitte
à messieurs les membres du jury du prix
Théophraste Renaudot
Messieurs,
Bien que je sois peu porté à léloquence et que notre réunion nait rien dofficiel, je men voudrais si, à titre amical, je nosais prendre la parole pour vous exprimer ma gratitude. Alors que jécrivais et récrivais mon livre, le cher Jean Vigneau venait me relancer de temps en temps dans mon vieil appartement toulousain et me disait : « En ce moment, vous ne bataillez quavec vous-même. Mais, un jour, il y aura une bataille plus sérieuse : celles des Amitiés particulières. » Messieurs, cette bataille, grâce à vous, nous lavons gagnée.
Nous savons, certes, quelle nest pas finie : elle ne fait que de commencer. Mais vos suffrages dhier mont acquis davance la victoire de demain, vos suffrages auxquel lillustre présence de M. Lucien Descaves apporte un éclat de plus. Elle nous rappelle, en effet, que, dans cette même maison, sa voix et son autorité soutinrent ma candidature à ce prix que le vôtre rivalise sa voix et son autorité jointes à celles dAndré Billy, et, du moins au premier tour, à celles de Colette. Si, pour des raisons que les autres membres de lAcadémie Goncourt ont déclaré eux-mêmes étrangères à la littérature, je nai pas obtenu leur couronne, il métait réservé dobtenir la vôtre, messieurs du Renaudot, et dajouter ainsi, à un succès moral devant eux, un succès effectif devant vous.
Prix Théophraste Renaudot : ce titre me sera cher entre tous, à cause de Théophraste et à cause de Renaudot. Théophraste me ramène vers la Grèce, où mon ancienne carrière ma fait vivre des années heureuses, qui ne seront pas perdues pour la littérature. Théophraste me rapproche aussi de mon propre livre. Il me semble être revenu au temps de mes héros et remporter une dernière fois le prix de grec. Un critique ne ma-t-il pas dit, sans avoir dailleurs lintention de me faire un compliment, que jétais plutôt du siècle de Périclès que de celui-ci ? Il me vouait ainsi davance au prix Théophraste Théophraste nest quà un siècle de Périclès. Théophraste fut le successeur dAristote au Lycée : voilà qui ne va pas mal à un roman de collège. Il avait, nous dit-on, deux mille disciples : cest le nombre dexemplaires de notre édition originale1. Théophraste sélevait, nous rapporte un historien, « contre les prétentions audacieuses de loligarchie, contre les fureurs des démagogues, contre les délations, contre les préjugés » : messieurs, il vous a laissé ce beau rôle. Enfin, à lâge de 99 ans il en a vécu 107, traçant la voie au glorieux président des Goncourt , il a composé Les Caractères. Lévénement qui nous réunit aujourdhui nous a permis denrichir, pour notre compte personnel, notre galerie de caractères, mais si cela ne vaut pas la peine den écrire, il nous sera permis quelquefois den parler. Et puisque le nom de Théophraste évoque celui de La Bruyère, noublions pas que le livre de ce dernier passa, de son temps, pour « un outrage aux bonnes murs » ce reproche lui fut adressé, comme on sait, par Le Mercure galant.
Mais, quelque prestige quait à mes yeux ce nom de Théophraste (le parleur divin, le parleur de Dieu), le nom de Renaudot y ajoute désormais un charme incomparable. Il mest doux de songer que cest trois cent soixante années après la naissance du premier gazetier de France que Les Amitiés particulières ont eu le prix Théophraste Renaudot. Il mest doux de songer que Théophraste Renaudot fut reçu docteur en médecine à la Faculté de Montpellier, cette ville de « M
» que désigne mon ouvrage, dans sa topographie « particulière ». Il mest doux de songer enfin quil fut condamné, il y a exactement trois cents ans en 1644 comme vous avez été condamnés, dans votre suffrage, par des hommes soucieux de lordre public et de la vertu des nations étrangères. Théophraste Renaudot, nous dit la chronique, fut condamné par la Faculté de Paris pour exercice illégal de la médecine, en tant que docteur de la Faculté de Montpellier et sans doute aussi parce quil avait été médecin de Louis XIII et quon était, depuis un an, sous le règne de Louis XIV. La question était de savoir si lon peut exercer urbi et orbi, cest-à-dire uniquement dans la ville du diplôme ou dans toute autre. On vous accuse de nous avoir consacré urbi et orbi, comme si vous aviez entrepris sur les bénédictions du Saint-Père : ce qui est reconnu valable urbi, pourrait-il ne pas lêtre orbi ? Laissons croire le contraire à des hérétiques ou aux juges du XVIIe siècle.
Messieurs,
Je ne salue en vous ni des juges ni des hérétiques, mais des amis. Cest à votre amitié que je dois le plus précieux encouragement de ma nouvelle carrière ; cest elle qui maidera à rester le fidèle serviteur des Muses.
Le vendredi 13 juillet MCMVL
1 En temps de guerre, la censure limitait le tirage de lédition originale à 1 999 exemplaires. Par la suite, ce roman sera traduit en 25 langues et tiré à plusieurs millions dexemplaires.