Les Amitiés particulières de Roger Peyrefitte

Publication des trois premières pages

Version texte :

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C’était sa première cérémonie des adieux. Maintenant, Georges n’était plus très sûr d’en finir avec honneur. Le cœur serré, il s’appuyait à la portière de l’automobile qui allait emmener ses parents. Il sentit venir les larmes.
— Voyons, lui dit son père, on est un homme, à quatorze ans. L’écolier Bonaparte n’avait même pas ton âge, lorsqu’un professeur de Brienne lui demandant qui donc il se croyait il répondit : « Un homme ! »
Il lui importait bien que l’écolier Bonaparte se prît pour un homme ! Quand il vit disparaître la voiture au tournant de la route, il lui sembla qu’il était abandonné, tout seul sur la terre. Mais, à ce moment, il entendit les cris de ses nouveaux camarades, et sa détresse s’apaisa comme par magie. À ces garçons fringants, voulait-il faire l’effet d’une poule mouillée ? Il se souciait peu d’être un homme, mais beaucoup d’être un garçon.
Avec la religieuse qu’on lui avait donnée pour chaperon, il rentra dans le collège. L’animation qui régnait de tous côtés achevait de le distraire. Au premier étage, il revit les photographies de groupes d’élèves qui décoraient les murs du couloir. Mais quelle idée avait la bonne sœur de le conduire à l’infirmerie ! Eh ! elle le conduisait chez elle. Sur la porte qu’elle ouvrit, il relut l’écriteau qui avait amusé ses parents : « La sœur infirmière est : Ici. Absente. Occupée. À la chapelle. À la lingerie. À la cuisine. » La fiche indicatrice marquait : Absente.
— Remettez-vous de ces premières émotions, dit la religieuse, et attendez-moi dans cette salle. Je vais ranger moi-même votre trousseau. Voyez, le mot que je signale est donc : Lingerie.
Georges sourit qu’elle lui parlât comme à un enfant. « Si elle me photographiait, se dit-il, elle ne manquerait pas de m’annoncer le petit oiseau. » Tout cela lui avait rendu entièrement son assurance : il s’était retrouvé.
Accoudé à la fenêtre ouverte, il regardait la cour intérieure. Voici, à gauche, l’entrée de la salle des fêtes et celle de l’étude avec les classes derrière et le dortoir en haut. À droite, le côté des petits. Voilà, en face, les deux portes de la chapelle, surmontées d’une croix à festons ; et, sous un auvent, la grosse cloche, dont se balançait la chaîne. Au-dessous de l’infirmerie, s’étendait le réfectoire, d’où l’on débouchait devant le grand escalier qui menait chez le supérieur.
Cette cour prétendait sans doute ressembler à un jardin, avec des arbres, des allées, une pelouse tondue de frais et un bassin de rocaille, au centre duquel se dressait une statue de Jésus enfant. Les arbres les plus remarquables étaient des lilas et des cyprès ; les fleurs, de maigres dahlias et des reines-marguerites. Les buis étaient taillés tout de travers : quelque abbé en vacances s’y était appliqué ; et les jets d’eau qui entouraient la statue étaient bien modestes : les pères ménageaient la pression. Georges pensait au grand jardin de la maison, avec sa fontaine, le dieu Terme, les massifs, les corbeilles, la serre au fond, tout odorante. Le jardin du collège sur l’horizon des salles d’études était comme celui des « Racines grecques » de Lancelot : il laissait aux autres les « vaines couleurs », il n’était destiné qu’à rendre « les âmes savantes ».
Les âmes ! C’était, en effet, pour le bien de la sienne que Georges était ici. Son père avait voulu lui faire compléter, par l’internat, ce qu’il appelait sa formation morale. Il lui reprochait d’être trop gâté à la maison, d’avoir le succès trop facile au lycée. Il estimait d’ailleurs qu’un garçon de bonne famille devait passer par les révérends pères, puisque le temps n’était plus aux précepteurs. Et Saint-Claude, qui ne recevait que des internes, avait paru, dans sa solitude montagnarde, le collège idéal, pour le bien du corps également.
Les professeurs que l’on apercevait dans les allées, souriant aux uns, saluant les autres, n’avaient pas l’air terrible. Georges se rappelait les visites qu’il venait de faire au supérieur, à l’économe et au préfet, en compagnie de ses parents. Le supérieur, dont le nom était à particule, comme le sien, avait des gestes mesurés, une élocution pompeuse, le regard lointain. Il inclinait sa haute taille, quand il posait des questions. Il avait demandé à Georges dans quelle église de M…, ville d’où le nouvel élève était originaire, celui-ci avait fait sa première communion. Il s’était réjoui que c’eût été à la cathédrale, où il avait eu le bonheur de célébrer une de ses premières messes. Des souvenirs classiques le rattachaient aussi à cette ville : « À la faculté, sinon au lycée », dit-il en souriant : c’est là qu’il avait préparé sa licence de lettres — il faisait savoir discrètement qu’il était licencié.
L’économe n’était pas moins imposant, par sa taille et sa barbe noire. Il s’était mouché en coup de canon ; son mouchoir était grand comme une serviette, et il l’avait replié exactement plis sur plis. Il avait signé le reçu du trimestre en tenant la plume renversée ; il devait avoir un rhumatisme.
Quant au préfet, il était encore plus grand que le supérieur et l’économe, sans doute afin de mieux surveiller tout le monde. Il avait fait visiter la maison de haut en bas. Il avait montré à Georges sa place en étude, au dortoir. Il l’avait présenté aux religieuses, et avait chargé la sœur infirmière d’avoir particulièrement soin de lui. Dans la salle de douches — douche tous les samedis — il avait tiré la chaîne d’une des cabines, pour faire voir que c’était vrai ; il s’était mouillé la manche. En prenant congé des parents de Georges, il avait dit : « Chez nous, votre fils sera chez lui. » Et il lui avait remis un exemplaire du règlement.